11.10 La condition humaine comme condition judéo-chrétienne

Significations du handicap mental : 11.10 La condition humaine comme condition judéo-chrétienne

La tradition judéo-chrétienne déduit la dignité humaine de l’imago dei, de la conviction que l’homme est image de Dieu, à reconnaître et à protéger en tant que telle. Source première est évidemment le récit de la création en Genèse 1,26s où Dieu (se) dit :

« Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. » (TOB)

Par rapport à ce verset la TOB note en bas de page :

« Les termes image et ressemblance définissent l’homme (l’homme et la femme comme le souligne le v. 27) » (traduction œcuménique de la bible, note r)

« Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa. » (Genèse 1,27)

Dans le Nouveau Testament l’affirmation de la Genèse est parfois lue au niveau anthropologique (1 Corinthiens 11,7),

« L’homme[1] … est l’image et la gloire de Dieu »

« L’image, en grec eikôn, rend visible et présent un objet, une personne. Selon Sagesses 2,23 déjà, l’homme est « icône » de Dieu, thème que Paul reprend (1 Corinthiens 11,7), ainsi que l’auteur de Jacques 3,9. C’est ce qui fond une dignité qui doit être respectée. L’amour du Dieu invisible ne peut passer qu’à travers celui de son image visible (1 Jean 4, 20). Mais si l’homme est une certaine image de Dieu, le Christ est ‘l’icône’ parfaite. » (Dictionnaire encyclopédique de la bible ; Brepols, Maredsous 1987, p. 611)

parfois, justement, au niveau christologique,

« (le Christ), lui qui est l’image de Dieu » (2 Corinthiens 4,4)

la TOB y ajoutant :

« La mention de l’image de Dieu au v.4 doit être prise en relation avec le rappel de la création ou v.6. Le Christ y apparaît comme l’homme par excellence, image parfaite de Dieu. » (note c)

En disant le Christ homme par excellence se pose évidemment tout de suite la question de quel homme la bible nous parle, de l’homme dans sa perfection (imaginaire) ou de l’homme réel dans son humaine vulnérabilité ? Qui dit christologie pense croix (et résurrection), donc homme souffrant, crucifié et abandonné (par les hommes et par Dieu ?).

« Die Liebe (akzeptiert) dieses ‘dies ist das’ … dass Christus, dieser jämmerliche Mensch, der lebendige Gott ist. … Die Transzendenz wird keineswegs abgeschafft, sondern im Gegenteil zugänglich gemacht – sie scheint durch dieses unbeholfene und jämmerliche Wesen, das ich liebe, hindurch.

Christus ist daher nicht ‚Mensch plus Gott’, sondern das, was in ihm sichtbar wird, ist einfach nur die göttliche Dimension im Menschen ‚als solchem’. Also weit davon entfernt, das Höchste im Menschen zu sein, ist die ‚Göttlichkeit’ eher eine Art Hindernis … aufgrund dessen man nie völlig Mensch, nie ganz selbst-identisch werden kann. … Christus als Mensch=Gott ist der einzigartige Fall völliger Menschlichkeit. » (Slavoj Zizek ; Die gnadenlose Liebe ; suhrkamp, 2001, p. 125)

Comme Slavoj Zizek, je dénonce l’homme parfait, « divin », « la dimension divine dans l’homme ‘en tant que tel’ » qui se fait lui-même dieu, – beau, riche et en bonne santé -, pour m’intéresser à l’homme en tant qu’homme image de Dieu, vulnérable dans son humanité, « la dimension humaine en Dieu », ce que l’incarnation en soi m’invite à faire, mais aussi et surtout la crucifixion :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

C’est l’humanité de Dieu qui me parle, ni sa divinité (elle m’échappe), ni la divinité de l’être humain (qui me tenterait seulement de glorifier l’homme et de me désolidariser avec ceux et celles qui ne correspondraient pas à l’image). Soli Deo gloria, à Dieu seul la gloire, à cause de cet acte ultime qu’est son dépouillement qui rejoint, touche et embrasse, c’est-à-dire adopte pleinement ce qui est le plus fragile dans l’humain. Dieu dans sa gloire, dans sa transcendance, me devient perceptible dans sa misère humaine, et, conséquence de cette présence misérable de Dieu, absence de sa divinité (si celle-ci est considérée comme divine), me le rend frère dans l’humanité et, corollaire, me rend aussi frère celui qui dans sa misère humaine, – qui me rend difficile de reconnaître en lui l’humanité commun si j’ai une image divine de l’homme (au lieu d’une image humaine de Dieu) -, m’est tellement étranger. Que Dieu renonce à sa toute-puissance devient expression ultime de sa toute-puissance.

Homme nu, Dieu nu ? Intouchable, inaliénable, inassignable, sacré ?

Donc : humain digne de Dieu.

Moi démuni, vrai homme, au lieu d’être angoissé par le vide, suis enfin ouvert à une grâce qui vient d’ailleurs (de Dieu, de l’autre) et réceptif à cet autre moi-même qu’est mon vis-à-vis. Celui-ci, au même temps, sort de sa situation de handicap et passe du vide obstacle au vide matrice, qui n’est plus un vide, mais lieu de naissance. Sa naissance est ma naissance, la mienne la sienne, résurrection de nous deux rendue réelle, sans que l’autre soit contraint d’être comme moi, ni à une image divinisée de Dieu. Christ Dieu humain nous y devance, Dieu lui-même dans son retrait, la suspension de sa divinité[2].

Avec toute la prudence requise je m’approche du « musulman », humain déshumanisé des camps de concentration, et des « survivants » tels que Primo Levi, Giorgio Agamben, Terrence Des Pres et Slavoj Zizek les conçoivent :

« Soit le paradoxe de Levi : ‘Le musulman est le témoin intégral.’ Il implique deux propositions contradictoires : 1. ‘Le muslman est le non-homme, celui qui ne peut en aucun cas témoigner.’ 2. ‘Celui qui ne peut témoigner est le vrai témoin, le témoin absolu. » (Giorgio Agamben ; Ce qui reste d’Auschwitz ; Payot & Rivages, Paris 2003, p. 164)

« Vivre, c’est en dernière instance survivre, et ce noyau le plus intime de la ‘vie en soi’ se trouve … mis en lumière comme tel, libéré des contraintes et des déformations de la culture. » (p. 99)

« C’est la raison pour laquelle il est nécessaire d’insister plus que jamais sur leur humanité, sans oublier qu’ils ont effectivement été d’une certaine façon déshumanisés, dépossédés des caractéristiques essentielles de l’humanité. » (Slavoj Zizek ; Vous avez dit totalitarisme ? Amsterdam, Paris 2001, p. 84)

Nous sommes inévitablement renvoyés à ce qu’on appelle « anthropologie et théologie négatives », mais que je considère être des conditions de résurrection, pour que nouvelle naissance il y ait, donc « positives », la gloire de l’homme et la gloire de Dieu dans sa gloire n’étant qu’obstacles à ce miracle ultime qu’est la guérison sans guérison.

Pour que miracle du vivre ensemble sans obstacle, sans handicap, il y ait, il faut revoir le concept des miracles et lutter contre toute vision surnaturelle qui ne fait rien d’autre que de nous affranchir de notre responsabilité et de remettre celle-ci à une instance qui apparemment est en dehors de notre champ, « Dieu ». Ce surnaturalisme correspond à l’exposition d’antan, où on remettait l’enfant « anormal », infirme, né difforme, aux dieux qui nous avaient frappés de et par ce malheur.

En bref, moi, je suis responsable[3] de la personne handicapée et de son handicap, si je veux répondre à l’appel que le Dieu humain, Christ, m’adresse.

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Armin Kressmann 2011

 


[1] Ici, pour Paul et son époque, c’est le mâle, l’homme est masculin, ce qui (dé)montre aussi la difficulté de dépasser la ségrégation en genres, races, cultures, classes sociales, etc. Mais Paul au moins « se rattrape » aux versets 11 et 12, en disant :

«   Pourtant, la femme est inséparable de l’homme et l’homme de la femme, devant le Seigneur. Car si la femme a été tirée de l’homme, l’homme naît de la femme et tout vient de Dieu. »

[2] « zimzoum » dans la tradition de la cabbale.

[3] Etymologiquement don de soi, « libation »

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