11.6 Quand le corps est esprit I : « Je boite, donc je suis »

Significations du handicap mental : 11.6 Quand le corps est esprit I – « Je boite, donc je suis. »

Je ne suis évidemment pas le premier qui rapproche corps et esprit. Même pour Freud Michel Onfray parle d’un « Freud somatisant »[1]. Pour une vision maslowienne dominante qui hiérarchise les besoins et privilégie le corps, le renversement est cependant radical.

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Si on voulait maintenir une hiérarchisation, je postulerais que le spirituel l’emporte sur le corporel en situation extrême, les besoins corporels devenant seconds, ce qui nous amènerait à d’autres contradictions et dilemmes. Pour y échapper, nous devons abandonner la hiérarchisation et mettre les différents besoins au même plan, ce que certains ont déjà fait il y a longtemps, Andreas Fröhlich pour le polyhandicap par exemple. Mon postulat est cependant plus radical, quand je dis qu’en principe « corps est esprit ». Toute intervention au niveau du corps a une dimension spirituelle et vice versa. Soigner l’âme est soigner le corps et soigner le corps et soigner l’âme[2]. Chaque identité professionnelle est sollicitée à tenir compte de l’ensemble, tout en gardant sa spécificité. Transdisciplinarité et collaboration étroites dans un réseau deviennent indispensables. Chacun est corps dans un corps plus vaste dans lequel la personne accompagnée est aussi corps dans un corps à corps qui est spirituel[3].

Donner corps à ce qui est transcendant, est religion, telle que je la conçois, répondre à ce qui est question ouverte, le spirituel :

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Cependant, quand nous faisons entrer le corps dans le spirituel, nous risquons de tomber dans une dérive de glorification du corps, de sa force et de sa beauté. Le corps brisé, en l’occurrence celui du polyhandicap, nous en prémunit. Il prend une dimension christologique, donc spirituelle et de nouveau inaccessible en tant que telle. Ceci nous conduit à une théologie de la croix, non pas de la souffrance, – donc du dolorisme -, mais de l’absence :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »[4]

Corps brisé est fracture, et fracture est abîme, vide entre les morceaux de la fracture.

Nous nous rapprochons ici, sans jamais pouvoir l’atteindre, du centre du handicap sévère, corps abîmé, psyché morcelée, soi éclaté, angoisse d’abandon, abîme autistique.

L’éthique est brisée, Saulus parle de diffraction.

Et Dieu est absent. Sa présence serait insulte faite à l’être abîmé[5]. Comme l’homme abandonne le Dieu crucifié[6], Dieu se retire de l’homme abîmé. Il ne peut pas avoir guérison, seulement résurrection, naissance nouvelle dans le creux de l’absence. Condition handicapée, en définitive condition humaine, est vie entre brisure et vie nouvelle sans guérison, existence à peine recollée, être estropié comme mode d’existence :

« Je boite, donc je suis. »

Plus jamais d’aumône, mais identité propre, guérison sans guérison ; l’estropié est quelqu’un :

„Die Krüppelbewegung nimmt dieses Wort selbstbewusst im Sinne eines Geusenwortes für sich in Anspruch: Mitte der 1970er Jahre setzte auch in Deutschland ein Umdenken ein, das im UNO-Jahr der Behinderten 1981 in einer Konfrontation zwischen der etablierten Behindertenhilfe und der so genannten Krüppelbewegung eskalierte. Damit ist die Frage, ob der Begriff « Krüppel » politisch korrekt sei, umstritten.“ (wikipédia, Krüppel, 22.3.11)

La condition chrétienne fondamentale est Samedi saint, « entre », entre la crucifixion et la résurrection. Résonne aussi l’histoire de Jacob, sa lutte avec l’être, lui-même, Dieu ou son messager[7] :

« Jacob resta seul. Un homme[8] se roula avec lui dans la poussière[9] … il heurta Jacob à la courbe du fémur qui se déboîta alors qu’il roulait avec lui dans la poussière. »

L’homme seul lutte avec lui-même, les hommes, la condition humaine, avec Dieu et son message, le nom de Dieu, qui n’est que la question de Dieu et de sa présence à travers son nom comme réponse :

« Pourquoi me demandes-tu mon nom ? »[10]

Finalement, au meilleur, l’homme ne reçoit rien qu’une bénédiction, le fait de pouvoir repartir, en boitant, et de pouvoir traverser le gué pour affronter le frère autrefois trompé[11].

Vivre avec la personne profondément handicapée est finalement célébrer le Dieu absent, celui qui dit au handicapé qu’était l’apôtre Paul :

« Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »[12]

Afin d’éviter une contradiction flagrante entre la condition de vie d’une personne lourdement handicapée et la manifestation éclatante de la gloire de Dieu ne reste comme posture théologiquement professionnelle possible qu’une « théologique palliative »[13], qui ramasse les bandelettes de Pâques[14], les « pallia », pour prendre soin de l’autre en absence de réponses affirmatives sur la présence de Dieu. Je m’approche pudiquement de Dietrich Bonhoeffer et de ses infirmations affirmatives :

« Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail de Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide. » (Résistance et soumission ; Labor et Fides, Genève 1963, p. 162)

La fraction, la diffraction éthique, l’interstice, le gué, de nouveau « l’entre » est la question de Dieu, celle-ci, elle-même, étant la réponse.

Armin Kressmann 2011


[1] Le crépuscule d’une idole ; Grasset, Paris 2010, p. 47

[2] Et la psyché et le relationnel.

[3] Dans un rapport de tendresse, érotique dans le sens lévinassienne ou cabalistique peut-être, un jeu de voilement-dévoilement, d’absence et de présence, mais non sexuée.

[4] Evangile selon Marc, chapitre 15, verset 34

[5] cf. l’histoire de Job

[6] Evangile selon Marc, chapitre 14

[7] Genèse, chapitre 32

[8] Selon les versets 29 et 31 il s’agit de Dieu lui-même :

« Tu as lutté avec Dieu et avec les hommes » ; « J’ai vu Dieu face à face ».

Selon Osée 12,5 il s’agit d’un messager de Dieu, d’un ange.

[9] Genèse 3,19 :

« Tu retourne au sol car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras. »

[10] v. 30

[11] Esaü, deux fois trompé, par Dieu et sa famille ?

[12] Deuxième lettre aux Corinthiens, chapitre 12, verset 9

[13] Que certains nomment « négative ». Je renvoie notamment à :

Valentin, Jochaim ; Atheismus in der Spur Gottes, Theologie nach Jacques derrida ; Grünewald, Mainz 1997

Miernowski, Jan ; Le Dieu néant, Théologies négatives à l’aube des temps modernes, Brill, Leiden 1998

Baudrillard, Jean ; Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du mal ; Galilée, Paris 2004

Halbmayr, Alois et Hoff, Gregor Maria ; Negative Theologie heute ; Herder, Freiburg 2008

[14] Evangile selon Jean, chapitre 20, verset 5

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