Spiritualité et religion, comment les distinguer (définitions) ?

Spiritualité définitions

Spiritualité et spiritualités

Religion donne « Gestalt » à la spiritualité

Dans mon dernier article « Le handicap comme ‘Gestalt’ » j’ai affiné la vision de la spiritualité et sa place dans une conception bio-psycho-social de l’être humain. Cette démarche a laissé vacant cette quatrième dimension auparavant nommée « l’explicite spirituel ». Existe-t-elle et de quoi serait-elle faite ?

En radicalisant ma position, je postule que la quatrième dimension est la dimension religieuse de l’être humain, présente en tout être humain. Le bio-psycho-social devient en conséquence un bio-psycho-socio-religieux, englobé et tenu ensemble, enveloppé en quelque sorte, par le spirituel.

Comment cela ?

Nous devons tout d’abord nous rappeler, suite à Emile Benveniste, que « religion » vient du latin relegere, « recollecter, reprendre pour un nouveau choix, revenir à une synthèse antérieure pour la recomposer » (et non pas religare, « relier »). Religion est donc dé-finir, dé-limiter, classer, alors concrétisation et systématisation,

« un mouvement réflexif lié à quelques craintes de caractères religieux »,

pour parler avec Benveniste.

Les craintes sont de l’ordre spirituel, les réponses aux craintes de l’ordre religieux. Tout en haut y figurent comme préoccupations évidemment la finitude et le sens de l’existence, donc la question de la souffrance, de la mort et du néant, du « salut » traditionnellement, de l’intégrité de la personne humaine au-delà des multiples menaces qui pèsent sur sa vie et sur son existence.

Le passage du spirituel au religieux est toujours risqué, comme tout ce qui tranche et définit, inclue et exclue ; mais il est nécessaire quand il faut rendre visible et tangible ce de quoi il s’agit, tout particulièrement en un milieu comme le handicap mental où le mental pour « com-prendre » a besoin du « mani-feste ».

« Religion est Dieu institutionnalisé, rendu audible, visible, tangible, à travers des représentations, la parole, des rites, des dogmes, des images, des actes, une morale, etc., donc médiation entre une réalité par définition en soi inaccessible, la transcendance, et le monde des humains, dans l’immanence. »

disais-je dans l’article « Religion et spiritualité : vision classique et vision moderne ».

Je propose d’aller plus loin maintenant, et de faire une distinction, hypothétique encore, à partir des éléments suivants :

Dans notre modèle du bio-psycho-socio-religieux, nous pouvons ainsi décrire le développement de l’individu par un passage d’une spiritualité marquée exclusivement par le corporel, avec un degré d’organisation structurale physique fort, à une spiritualité différenciée et finalement presque dissociée du corporel (avec un degré de prégnance corporelle faible, mais un degré de prégnance religieuse fort ; ce qui, justement, n’est pas le cas en situation de (poly)handicap), une spiritualité que j’appelle en dernière instance « religieuse », équivalente aux dernières stades du développement du jugement moral ou du jugement religieux tels que postulés par Lawrence Kohlberg, Fritz Oser et leurs écoles :

Je dis avec Pierre Gisel qui, au début de son petit livre « Qu’est-ce qu’une religion ? », demande :

« … Sait-on toujours ce qui fait la frontière entre une religion, une spiritualité, une sagesse ou une recherche d’équilibre de vie, une attitude réceptive à l’égard de ce qui dépasse l’humain … ou le sujet que je suis, prise dans des appartenances et des héritages … ? »[1]

Et je fais miennes ses conclusions :

« Ce qu’est une religion n’est pas lié à une réalité surnaturelle qui requerrait une adhésion …

L’interrogation ne porte désormais plus sur les réalités qui pourraient correspondre ou non aux représentations des croyances ; elle porte sur ce qui médiatise notre rapport au monde et à nous-mêmes …, de l’ordre, construit, des symbolisations et des institutions. Ces médiations tranchent des ambivalences naturelles et inscrivent l’homme dans un tissu relationnel, et elles renvoient ainsi moins à un passé (à retrouver) qu’à un avenir (qu’elles visent. »

Ces médiations sont le lieu de la religion. C’est qu’elles en sont faites. »[2]

Il est évident, mais d’un autre chapitre, que ce que j’appelle « religieux » en lui donnant ici ses titres de noblesse en des formes ultimes d’une vie comblée et accomplie, résultat d’un long cheminement du développement du jugement moral et religieux, peut avoir des formes primaires pour ne pas dire primitives quand il se confond avec le pur matériel, notamment l’argent, divinité et souci ultime, donc dieu, aujourd’hui omniprésent. Rudolf Wötzel, ex-banquier, le dit à sa manière, en parlant de certains de ses anciens collègues :

« L’argent est pour beaucoup la plus haute mesure, celle par rapport à laquelle la valeur d’un être humain s’évalue. On juge ses amis, ses partenaires, tous ceux qu’on rencontre par rapport à cette mesure – et finalement soi-même aussi … C’est un processus subtile. On ne  remarque pas comment s’impose  à nous cette manière de penser. Soudain on ne trouve intéressant que les gens qui on du fric (« Kohle ») ; ceux qui ont du pouvoir. » (Tagesanzeiger du 3 janvier 2011, p. 35; trad. AK)

Armin Kressmann 2010

< Handicap, structure, religion 3 : Le handicap comme « Gestalt »


[1] Pierre Gisel ; Qu’est-ce qu’une religion ? ; Vrin, Paris 2007, p. 8

[2] ibid. p. 90s

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