Homosexualité et mariage pour tous – Retraités EERV 24.9.19

Mise en discussion.

Vous l’aurez compris, je défends aujourd’hui le mariage pour tous, pour des raisons théologiques.

Ici, d’une manière contradictoire, j’essaie d’esquisser quand même deux argumentaires, opposés, l’un qui le conteste, l’autre qui le défend. Les deux, je les pousse à leur extrême ; des formes mixtes et intermédiaires multiples sont possibles. Comme il se montre, derrière chacune des deux lignes d’argumentation il y a des positions théologiques fondamentales qui ne touchent pas seulement à la question de l’homo- et hétérosexualité, mais à l’ensemble de notre vision de la foi chrétienne. Le fossé qui les sépare traverse l’ensemble de nos Églises et tout particulièrement les Églises réformées, donc aussi la nôtre, l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, l’EERV. En ce sens, le débat sur le mariage pour tous touche à ce qui est encore tabou : qu’est-ce une ecclésiologie réformée, dans ses fonds et dans ses formes ?

Contre le mariage pour tous Pour le mariage pour tous
Nature est création ; tout est don1. A la limite, nature en soi n’existe pas : « créationnisme », tout est création. A priori, nature n’est pas création2. Avant le commencement il y a tohu-bohu Gn 1,2 La nature à la science, la création à la théologie.
La Parole fait/crée la nature. Le nihil3 est « rien ». La Parole crée … la création ; la création est déjà alliance. Le nihil est tohu-bohu, néant. Néant est. Il précède la création.
C’est le mal, le diable qui s’oppose à Dieu. Face à Dieu il y a néant. Être et non-être.
L’homosexualité est une perversion (de la nature) … une a-normalité … une maladie ; une conséquence de la chute ; péché. L’homosexualité est nature.
L’homosexualité peut être guérie. L’homosexualité est un fait. Rien à guérir.
L’ordre de la nature est donné par Dieu. Loi naturelle. « C’est comme ça », voulu par Dieu ; c’est dé-fini … définitif Distinction nature-fait … création, don … salut, grâce et sanctification4 : une dynamique de confirmations successives de l’amour-volonté de Dieu ; « ils n’ont pas compris, alors je leur redis … »
Gn 1,26.27 « Faisons l’homme à notre image … à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa »5 Altérité et complémentarité exclusives entre les sexes. Gn 1,26.27 Qu’est-ce l’homme ?6 Le terreux, le glébeux7 … l’humain Singuliers et pluriels … féminité et masculinité, diversité de « l’humain », du terreux. Nous ne sommes pas homme ou femme, Dieu nous crée constamment « homme et femme ».
Tout est don ; le salut est inscrit dans la nature. Mais il y a chute … et rédemption en Christ. Le serpent est le diable, ne rien que négativité. Le salut inscrit dans la création (et non pas dans la nature) ; la chute, dans le sens de la prise de la liberté que Dieu nous accorde, « fait partie de la création ». Le serpent est Satan (cf. Job), positivité8
Ancienne alliance, inachevée, et nouvelle alliance, la « vraie », en Christ. Binaire. Succession et renouvellements de la même alliance. Accomplissement en Jésus Christ.
L’exclusivité du modèle familial traditionnel Gn 2 ; donnée, instituée ; une vision « légaliste » La famille, quelque soit son type, reflète l’alliance … qui elle est à renouveler constamment
Une théologie du sacrifice ultime en Christ à la lumière duquel se lit tout le reste. Une théologie de l’alliance comme histoire du salut qui inclut et englobe création, patriarches, royauté, prophètes et l’œuvre de Dieu en Jésus Christ.
La rupture l’emporte sur la conciliation. Court-circuit par la conversion (« faire le pas ») ou la réactualisation du sacrifice (la messe). Rupture veut dire exclusion – Église exclusive La conciliation l’emporte sur les ruptures. Il y a continuité et persévérance dans le projet de Dieu. Conciliation veut dire inclusion – Église inclusive
Textes bibliques cités pour condamner l’homosexualité : Genèse 19,4-11 ; Lévitique 18,22 et 20, 13 ; Juges 19,22-30 ; Romains 1,26ss ; 1 Corinthiens 6,9 ; 1 Timothée 1,10 Double commandement d’amour … « en dépendent toute la Loi et les Prophètes » (Mt 22,40) ; le reste est déclinaison circonstancielle des mêmes principes
Littéralisme ; une théologie innée au texte ; à plat ? Exégèse et herméneutique … une théologie d’interprétation
La Bible est Parole de Dieu La bible est témoignage d’hommes qui ont rencontré, dans ce sens reçu, la Parole de Dieu ; le Christ est la Parole de Dieu ; la Parole est personne
Les mots forment le texte et le texte est la Parole. Texte, les mots, et esprit du texte.
Immédiateté pneumatologique qui, à l’extrême, peut se passer du texte. Le texte, tout en étant inspiré, en soi il n’est pas habité par l’Esprit. C’est Dieu qui l’accorde ou ne l’accorde pas au lecteur. Le texte comme espace intermédiaire,« Zwischen », tiers, espace spirituel ; en quelque sorte l’Esprit est dans le texte, comme l’espace du texte. Le lecteur est invité à entrer dans le texte et à s’immerger dans son E/esprit.


Le mariage, comme bénédiction (voire sacrement) d’une alliance qui reflète l’unique alliance inscrite dans l’ordre de la nature (qui est création, ainsi voulue par Dieu), celle entre l’homme et la femme. Le mariage comme bénédiction de toute alliance durable qui se fonde et veut se fonder sur l’amour.


Armin Kressmann 2019

1Position aussi défendue par la FEPS, la Fédération des Églises protestantes de Suisse et son président Gottfried Locher ; théologiquement, cette position confond les faits avec ce qui est de l’ordre du don et finalement de la grâce de Dieu, comme je le montre dans mon article « Orientation sexuelle et mariage pour tous – Nature, création, don ou grâce de Dieu ? » ; elle est politique, son argumentaire comporte des risques de dérapages qui font que le mal est voulu par Dieu. Elle risque de retomber sur ceux qui défendent le mariage pour tous. cf. aussi la note suivante

2Distinction entre 1. fait-nature, donné dans le sens a priori 2. création, expression de l’action divine à travers sa parole, déjà alliance, donc réalité à laquelle le salut est inné, donné par Dieu et 3. grâce, don de Dieu qui sanctifie, action de l’Esprit qui nous fait agir. Cette distinction est primordiale pour éviter toute confusion. Confondre nature et création voudrait dire que Dieu, dans son plan de création, cautionne tout ce qui est nature, avec toutes les conséquences. Comment dire à des parents qui se trouvent p.ex. devant un nouveau né avec spina bifida que Dieu, dans sa bonté infinie, l’a voulu ainsi ? Nature est fait, c’est ainsi, création est parole. Dieu, que nous dit-il, dans une situation donné, devant les faits, la nature, telle qu’elle est ? Le salut est inscrit dans la création, mais pas dans la nature. Celle-ci, au départ, pour notre famille, est tohu-bohu. L’homosexualité est un fait, nature, c’est ainsi, comme l’hétérosexualité, c’est plus basique, élémentaire et lapidaire que vouloir la justifier ou rejeter avec des arguments théologiques. Le débat est clos avant que commence la théologie.

3Creatio ex nihilo, création à partir de ou du rien

4cf. notes 1 et 2

5« … tant dans la position classique de l’Église catholique romaine et des Églises orthodoxes d’Orient que dans celle d’une grande majorité des Églises protestantes, la théologie de la création telle qu’elle se développe dans les trois premiers chapitres de la Genèse permet de fonder sur le projet même du Dieu créateur la caractère naturel de l’hétérosexualité, aux dépens des autres orientations sexuelles. On peut même se demander si cette théologie de la création n’a pas contribué beaucoup plus à discriminer l’homosexualité que les condamnations lapidaires du Lévitique et de l’épître aux Romains. Que ce soit en créant d’emblée l’être humain comme mâle et femelle en les créant à l’image de Dieu (Genèse 1) ou en donnant à l’homme après coup la femme comme sa seule véritable compagne … (Genèse 2), la création fonde massivement l’hétérosexualité comme la seule orientation sexuelle légitime. Le texte de Genèse 1 l’exprime de la manière la plus claire : l’altérité inscrite dans la différence des genres est l’indice de l’altérité divine du créateur, si bien que l’homosexualité, par son manque d’altérité, s’inscrit en faux contre le projet même du créateur. Il résulte de cette conception qu’il faut certes accueillir les personnes homosexuelles, mais qu’on ne peut pas ‘consentir à faire d’une union homosexuelle le signe d’un lieu de vérité qui renvoie à Dieu et appell sa bénédiction’ (Communiqué du 1.9.1995 du Conseil de l’Église protestante genevoise). Cette position se renforce encore par l’accent porté sur la procréation à partir de Gn 1,28 … La sexualité se trouve ainsi ‘transcendée’ par la procréation … » (Pierre Bühler, in : L’accueil radical ; Labor et Fides, Genève 2015, p. 197)

6En Genèse 1,26 et 27 Dieu UN est pluriel, « l’homme » est le « Mensch », l’être humain, Adam, le glébeux dit André Chouraqui, tiré de la terre, et lui, comme réplique du Dieu Un pluriel, aussi pluriel. Pour lui aussi il y a basculement du singulier au pluriel. Donc au lieu de prendre mâle et femelle comme alternative exclusive, nous pouvons aussi les prendre comme diversité. L’un est divers, je suis homme, mâle et femelle. Cette ambiguïté hébraïque biblique mérite d’être approfondie.

7André Chouraqui

8Dans le livre de Job, Satan n’est pas le diable dans le sens du diviseur, mais de l’avocat général. Il accuse Job. Avec l’accord de Dieu, qui lui ne doute pas de Job, il met Job à l’épreuve. Comme équivalent côté défense je vois l’Esprit, la féminité de Dieu, qui dès le commencement plane sur l’ensemble (Genèse 1,2), le Paraclet dans l’évangile selon Jean.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.