Notre christianisme redevient-il conquérant ? Il est temps que nous sortons de notre silence

Nous avons perdu les colonies, et l’Amérique, après l’Allemagne, est « first » de nouveau

Il y a des publications qui suscitent des réactions spontanées, intuitives et émotionnelles. Pour moi, c’était le cas lors de la première lecture, transversale, du livre «L’islam conquérant » de Shafique Keshavjee. Par la suite, lors de la deuxième lecture, les intuitions ont été nuancées, mais se sont confirmées ; d’autres lectures ont suivi. Je m’obstine.

Maintenant, réaction spontanée et intuitive (par ailleurs, que veut dire « avoir lu » un livre ou toute autre publication ? puis-je lire autre chose que moi-même ? cf. Pierre Bayard, Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ?), c’est de nouveau le cas pour l’interview qu’a donné Daniel Marguerat à 24heures par rapport aux débats qui ont lieu autour des thèses de Shafique Keshavjee : « Il est temps que les musulmans sortent de leur silence », dit Daniel Marguerat, avec Shafique Keshavjee.

Comment se fait-il que les deux, des hommes et des scientifiques que je connaissais comme pacificateurs, deviennent aussi polémistes ? Ils disent que la polémique a son origine dans cet islam qu’ils reconnaissent conquérant et que ceux qui critiquent le livre (que des mâles par ailleurs, d’un côté et de l’autre), parlent en méconnaissance de cause, par naïveté, voire aveuglement. Soit. Mais, premièrement, ici, en « Pays de Vaud », parmi les musulmans que je fréquente, il n’y a aucun qui se comporte comme prétendu ; suis-je aveugle ? Deuxièmement, comment se fait-il que des hommes qui défendent le pacifisme chrétien, et que j’ai connus comme tels, encore une fois, basculent et deviennent polémistes, parlent de « lynchage organisé » (Daniel Marguerat ; « lynchage » ? organisé ?) de la part de ceux qui, comme moi, sans défendre l’islam, et encore moins l’islam conquérant, s’insurgent contre une polémique dont on ne peut pas ne pas se poser la question, – politique, locale et circonstancielle, vaudoise, pas mondiale -, pourquoi elle est lancée en ce moment même où autant musulmans qu’évangéliques sont en train de demander la reconnaissance par l’État de Vaud comme communautés religieuses d’utilité publique ?

Donc, ce qui me perturbe le plus, moi qui me reconnais plutôt « polémiste », c’est que parmi les personnalités chrétiennes locales pour moi les plus « pacifiques » la polémique s’installe, qu’ils pratiquent ce qu’ils dénoncent chez l’adversaire et trahissent ainsi le fond même de ce qu’ils ont incarné pour moi, un christianisme profondément et radicalement non-violent et pacificateur ? Si pour eux l’islam est ennemi, – « L’islam se présente comme ‘religion de paix’. Mais cette paix n’est réelle que pour les musulmans. Et pour les autres, c’est la guerre. Par la persuasion, les contraintes, les vexations ou les armes. Sous la paix est camouflé une guerre. » (Shafique Keshavjee, p. 118) -, pourquoi n’apportent-ils pas, plus, des réponses locales et opérationnelles qui nous donneraient des pistes pour mettre en pratique cet amour de l’ennemi propre au christianisme que nous prétendons défendre ? La paix, tout attendre de l’autre et rien de nous ?

Tout à coup c’est le monde à l’envers et c’est le christianisme qui perd sa raison, la raison d’être.

Le débat, le seul qui mérite d’être mené en Église, est « intrachrétien » (le reste, la reconnaissance des communautés religieuses par l’État, appartient au politique et à l’État ; mais ni Shafique Keshavjee ni Daniel Marguerat se sont positionnés d’abord comme citoyens, politiciens et/ou philosophes politiques ; ils parlent comme théologiens chrétiens protestants et sont par le public reconnus comme tels) :

entre nous, entre confessions et dans nos confessions et nos Églises respectives, comment affrontons-nous l’autre dans son altérité, soit-il ami ou ennemi ?

En conclusion : le débat autour du livre « L’islam conquérant » de Shafique Keshavjee, s’il y a un côté positif, c’est de révéler les accords et les désaccords qui habitent nos confessions et Églises chrétiennes, et tout particulièrement mon Église, l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, l’EERV.

Et si Shafique Keshavjee a raison, le débat entre Jean Lasserre et Dietrich Bonhoeffer est relancé.

Que dirais-je, moi ? Ou la bible ?

« Qui n’est pas contre vous est avec vous » (Luc 9,50) et « Qui n’est pas pour moi est contre moi » (Luc 11,23) ?

Armin Kressmann 2019

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