Luc 9,50 et Luc 11,23 – Que faut-il accepter, tolérer ou récuser ? Inclusion et exclusion – Une contribution biblique au livre de Shafique Keshavjee, « L’islam conquérant »

(avec la TOB, la Traduction Œcuménique de la Bible ; François Bovon, L’Évangile selon Luc, 1-9, Labor et Fides, Genève 1991)

Notre christianisme redevient-il conquérant ? Il est temps que nous sortons de notre silence

Luc 9,49-50 Qui n’est pas contre vous et pour vous

Contexte :

« Luc ordonne la vie de Jésus en trois grandes périodes : son ministère en Galilée (3,14-9,50), puis son activité, son enseignement et ses guérisons le long de la route à Jérusalem (9,51-19,27?), enfin l’œuvre à Jérusalem : ultime enseignement au Temple, la passion, la mort, la résurrection et l’ascension de Jésus (19,28-24,53). » (F. Bovon p. 21)

Avec notre passage, nous nous trouvons donc à la fin de la première partie du ministère de Jésus, plus précisément devant la question « Comment suivre Jésus ? » (Luc 9,23-27), la guérison d’un enfant épileptique (9,37-43), « quel esprit ? », la deuxième annonce de la Passion (9,43-45) et la question « Qui est le plus grand » (9,46-48).

Après notre péricope, que j’intitule volontiers d’inclusion, et le départ pour Jérusalem, il y a de nouveau l’enjeu de la suite de Jésus.

Comme contexte général en sortent alors la fidélité au Christ et l’esprit dans lequel celle-ci se vit.

Aussi longtemps que le projet, « chasser les démons » (Luc 9,42.49 ; 11,14), et l’esprit dans lequel il est mené, « au nom de Jésus » (9,49), – celui qui en toute liberté affronte les conséquences de ses actes (la Passion, dont l’annonce figure immédiatement après la « guérison » de l’enfant), donc le changement de perspective (9,41) -, sont respectés, les acteurs, quelque soit leur appartenance, sont des alliés.

Plus qu’acceptation, il y a même consentement.

Il ne faut pas être chrétien pour être fidèle au projet réalisé par Dieu en Jésus Christ, ou, disons-le autrement, il y a un christianisme hors Église ; par là, aussi la possibilité d’un salut hors Église. Ce constat, fortement contesté, trouve ici une preuve scripturaire, par une parole de Jésus même.

Pour recevoir Dieu lui-même suffit l’accueil du changement de regard sur autrui, tout particulièrement les « plus petits », que Dieu a réalisé en Jésus Christ ; en « son nom », et pas le mien ; ce n’est pas moi, l’acteur ultime, le changement m’est offert. Pas d’effort ou d’obligation, pas de mérite non plus, que de la grâce. La morale, la loi, suit la nouvelle, la bonne, l’évangile, et le met en forme. Le reconnaître, et adopter ce regard, ça suffit. Cette vérité biblique est de nouveau menacée, aujourd’hui où le vivre ensemble se régule de plus en plus par des lois et des règlements, même en Église.

Notre passage est donc encouragement à reconnaître et accueillir avec reconnaissance toute tentative qui s’efforce de voir le monde et ceux qui l’habitent à travers les yeux du Christ, avec passion, une bienveillance qui guérit.

« Qui n’est pas contre nous est pour nous. »

Mais alors, « qui n’est pas avec moi est contre moi » ? Luc 11,23

Le contexte change, Jésus monte vers Jérusalem, la vie même est en jeu.

Il s’agit de Dieu lui-même, de SON Esprit (« sous l’action de l’Esprit Saint » Luc 10,21-24), de son amour, de L’Amour (10,25-42).

Toujours une guérison, un « démon » (11,14), – donc une question d’esprit -, qui enferme quelqu’un dans un mutisme qui n’est pas qualifié davantage, est chassé. La personne est libérée et parle. Toute personne, tout individu nous parle, quelque soit sa condition de vie ; à nous de l’écouter. « Tu me parles, c’est un miracle, même si tu ne parles pas ». Pour moi, de nouveau le changement de perspective l’emporte sur l’enjeu d’une guérison physique.

Que quelqu’un qui n’est pas censé parler parle, la mauvaise foi le qualifie de non-sens, de diabolique (« Béelzéboul » 11,15). Les certitudes s’écroulent quand prennent la parole ceux et celles qui sont censés se taire ; les femmes, les jeunes, les personnes en situation de handicap, les pauvres, les vieux, toute personne discriminée. Il y a quelque chose qui va contre le « bon sens », le pouvoir établi : « Cette guérison n’est pas vraiment une ».

Et voilà, le projet de Dieu en soi réalisé en Jésus Christ est contesté.

C’est intolérable ; Jésus répond : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».

La tolérance ?

Vu nos deux passages se pose la question de la tolérance. Pour le chrétien que j’espère être, quelles formes de vie, quelles pratiques, quelles expressions de foi et de conviction dois-je tolérer, voir accepter et reconnaître conformes aux miennes, qu’elles se réclament chrétiennes ou non ?

La réponse de nos textes :

« Ce qui n’est pas contre moi est pour moi. »

« Ce qui n’est pas avec lui est contre lui. »

Ce qui vise ce que je vise, je ne dois pas seulement le tolérer, mais le reconnaître comme équivalent. Par là, je suis renvoyé à moi-même et à ma vie : qu’est-ce que je vise ?

La réponse qui m’est donnée : un regard sur le monde et sur autrui qui guérit, qui chasse les mauvais esprits, les « esprits impurs », les « sales esprits » et reconnaît en autrui un être comme moi : quelqu’un qui parle et qui me parle :

« Si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, alors le Règne de Dieu vient de vous atteindre. » (Luc 11,20).

C’est ce que je dois inclure.

Que dois-je exclure et combattre ?

Ce qui met en péril ce projet même, ce qui porte un regard « diabolique » sur le monde et autrui, ce qui est habité par un sale esprit, une foi mauvaise ; ce qui ne guérit pas.

L’enjeu est l’amour, c’est toujours l’amour (Luc 10,25-42), l’amour qui se trouve à la charnière entre la première partie de l’évangile de Luc, le ministère de Jésus en Galilée, et la deuxième partie, la montée vers Jérusalem :

L’amour est l’enjeu de la vie et de la mort.

Nous voici renvoyés au double commandement de l’amour : « L’amour, voie de la vie éternelle », dit la TOB (Luc 10,25-28), les commandements d’amour et leurs lectures et interprétations : qui dois-je aimer, comme Seigneur mon Dieu et comme prochain ?

« En ton nom » ?

Reste cet obstacle, « en ton nom ». Non seulement notre pratique devrait être conforme au projet de Dieu réalisé en Jésus Christ, mais elle devrait aussi se réclamer de celui-ci.

Au nom d’un autre, donc de l’ordre de la grâce ; je l’ai déjà relevé.

Au nom de qui ?

Au nom de Jésus de Nazareth ou au nom du salut, de ce salut réalisé en cet homme de Nazareth qui porte le nom de salut ?

Aujourd’hui, je pense, cette ambivalence mérite d’être relevée, surtout en notre contexte biblique qui, d’une manière explicite et dans la bouche de ce Jésus de Nazareth lui-même, reconnaît la possibilité d’un salut hors Église.

Devant le défi d’inclusion et d’exclusion, je dirais :

En tant que citoyens nous devons inclure, pas seulement tolérer, mais accueillir et accepter tout ce qui transforme un regard « diabolique », « esprit sale et mauvais », sur le monde et le vivant, en un regard et un esprit bienveillant et bienfaisant, au nom du « salut », au nom des forces de cette transformation en laquelle le chrétien reconnaît l’Esprit de Dieu à l’œuvre.

En tant que chrétien, parce que de relations interpersonnelles il s’agit, je reconnais en cette force de guérison une personne à l’œuvre, que je connais sous le nom de Jésus Christ et en qui je reconnais mon Seigneur.

Exclure nous devons et le combattre tout ce qui n’inclut pas, qui ne guérit pas, qui divise et met en danger ce projet d’inclusion, ce qui, finalement, porte un regard malsain sur autrui et le monde et conteste la personnalité de toute personne, finalité en laquelle le chrétien reconnaît le visage de Dieu lui-même.

Ainsi, reste le défi de l’amour de l’ennemi, pour le chrétien, le mystère de la croix.

Comment aimer celui qui exclut, qui m’exclut ?

La troisième partie de l’Évangile selon Luc, selon François Bovon.

Armin Kressmann 2019

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