Jean 12,20-36 (Jn 12,20-36) « Gethsémani johannique » – Le moi déposé (commentaire, exégèse, remarques homilétiques)

5ème dimanche du temps de la Passion, du Carême.

Jean 12,20-33 (Jn 12,20-33) « Gethsémani johannique » dans l’ensemble de l’évangile selon Jean (commentaire)

12,20s Quelques Grecs, – venus à Jérusalem pour « adorer », « le vrai Dieu », dit la TOB -, s’adressent à leur compatriote Philippe pour « voir » Jésus ; Philippe, avec André, l’autre disciple grec, transmet la demande à Jésus.

Le monde aimerait « voir » Jésus, « idéin » en grec, « se rendre compte, reconnaître, connaître, savoir, faire l’expérience » (de) ce qu’il est. Deux disciples, faisant partie de « notre » monde, de notre univers de penser, de notre langue et notre culture, sont le relais pour savoir, avoir une « idée », de celui qui, d’après ce qui se dit, est porteur et incarne le salut :

« … ils représentent symboliquement l’ouverture de l’évangile » (Charles L’Éplattenier ; L’évangile de Jean ; Labor et Fides, Genève 1993, p. 249).

Aussi, pour moi, ils représentent l’universalité de la question du sens … de la vie. Et c’est une personne qui est sollicitée, le particulier, singulier, devant l’universel : moi devant la question de Dieu.

« Ce rôle figuratif posé, ils disparaissent de la narration. Jean ne dit même pas que Jésus les a accueillis … il veut rester dans la stricte perspective de la Passion, passage obligé avant l’extension du salut au monde. » (L’Éplattenier, p. 249)

Je le dirais autrement : Jésus leur répond, nous répond, en renvoyant à la mort, devant laquelle toute autre question disparaît, davantage encore, disparaissent les autres, avec leurs questions et requêtes, quand l’heure est venue (v. 23) : celui qui meurt, meurt seul.

Mais la réponse de Jésus retourne cette réalité … l’échec évident, devient vie nouvelle (v. 24s), quand est déposé ce « moi » qui absorbe tout quand il meurt :

le dernier repas et le lavement des pieds, bilan fait (12,37-50), suivent à notre péricope (13,1-20).

Jésus dépasse ce qui trouble (v. 27), le « moi troublé », et rejoint en ce moment même les autres :

« Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu. »

Si nous comprenons que ce moment le plus intime est aussi le moment le plus large, le plus étroit le plus universel, que tout s’ouvre quand apparemment tout se ferme, que tout devient possible quand plus rien n’est apparemment possible, que Dieu se rencontre quand l’homme disparaît, que mort est dépassée quand tout est accompli, en la Parole-salut, la lumière du prologue (chapitre 1) déjà (v. 35).

Mais ça trouble, ça angoisse … Je tremble quand j’en parle !

Jésus devient Baptiste, pointe l’au-delà du « lui-même », vise celui que nous appelons Dieu : il est Père.

Et voilà la gloire, non pas celle de la résurrection, mais de la croix … et du silence de Dieu ; c’est profondément johannique.

Jésus dépose son « moi », LE, l’unique sacrifice :

« Le grec psychè traduit l’hébreu nèphèsh, qui désigne en réalité l’être tout entier et non pas l’âme seule par opposition au corps. » (A. Chouraqui ; Iohanân (Évangile selon Jean) ; J.C. Lattès 1993, p. 212)

Croix et silence de Dieu, c’est notre salut, et sa gloire :

« ‘Père, glorifie ton nom.’ Alors, une voix vint du ciel : ‘Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore’ » (v. 28)

La mort, comme gloire ?

Non, la mort nous indique ce qui « a du poids, ce qui est digne », c’est-à-dire la vie :

« Qui aime son être le perd ; qui hait son être en cet univers le garde pour la vie en pérennité. » (v. 25 selon Chouraqui, qui dit : «  Aimer et haïr, perdre et garder, cet univers et la pérennité, s’opposent en une formule bien frappée, typique de la phrase hébraïque. »)

Jean Zumstein le dit à sa manière :

« Deux propositions antithétiques (v. 25a ‘aimer sa vie’ – v. 25b ‘haïr sa vie’) montrent comment la vie (‘psychè’) du disciple est conditionnée pat la croix imminente. La première (v. 25a) dénonce un existence centrée sur elle-même …, qui fait de la réussite dans le monde et de la maîtrise de son destin le seul horizon de référence … conception égoïste … A l’inverse, « haïr sa vie » … propose une compréhension alternative de la vie : puisque les valeurs de ce monde … empêchent l’accès à Dieu et doivent donc être ‘haïes’, il s’agit de trouver un chemin ouvert à la venue de Dieu, car c’est en Dieu que se trouve la source de la vie. » (L’Évangile selon Jean (1-12) ; Labor et Fides, Genève 2014, p. 400s)

Je le dirais, moi, encore autrement :

Une vie ouverte et offerte au monde et aux autres, « à Dieu », parce qu’elle est en eux, « en lui », ne peut pas se perdre ; par contre, quand meurt celui qui ne s’appartient qu’à lui-même, sa vie se perd et disparaît avec lui. Elle ne valait pas la peine d’être vécue … elle n’a pas de sens … est donc à « haïr » …

C’est troublant … Qui meurt quand je meurs ?

Qui vit quand je suis mort ?

Armin Kressmann 2018

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