Faire des œuvres plus grandes que le Christ (Jean 14)

« Comment accomplir les œuvres qui nous sont confiées (Jean 14,12) : proclamer le royaume des cieux, guérir les malades, ressusciter les morts, purifier les lépreux et chasser les démons (Matthieu 10,7s) ? »

Tout lecteur, lectrice d’un texte, ou observateur d’une quelconque « réalité »1, a des présupposés ; c’est une banalité. Même le « scientifique », lecteur tenu par une méthodologie et des « présupposés » ob-jectivants, ne peut sortir « comme ça » de sa culture, les théorie dominantes, celles-ci en elles-mêmes sujettes à des époques et civilisations, de certaines manières de penser et concevoir la réalité.

Pour le croyant, celui et celle qui se déclare comme tel, – et quand je dis croyant le mécanisme des présupposés positifs et négatifs s’enclenche spontanément, croyant « en Dieu », « Jésus Christ », « chrétien », etc. etc. -, le poids des « présupposés » est encore plus lourd : il s’appelle tradition, rituels, liturgies, dogmes, doctrines, morale, en finale Église, institution. En conséquence, lire la bible et voir ce qui y est écrit, « réellement » posé et déposé, est quasiment impossible : le filtre, le voile, de nos présupposés se substitue au « fond » biblique. La seule issue à ce problème est de rendre transparent le filtre et de dé-voiler nos présupposés respectifs2, – les méthodes et outils exégétiques, ou de lecture, et leurs présupposés -, puis, relire et relire le texte, lui-même filtre, en espérant d’ y dé-voiler ce ou celui qui s’y dé-voile éventuellement.

« Proclamer le royaume des cieux, guérir les malades, ressusciter les morts, purifier les lépreux et chasser les démons » (Matthieu 10,7s)

est la mission qui nous est confiée comme « croyants », donc, – en assumant un des présupposés les plus classique -, « accomplir des miracles ».

Miracles !? Faire l’impossible ! Ce qui dépasse la raison et l’ordre naturel des choses, utopie, mythe pour les uns, réalité réservée à quelques élus pour les autres.

Personnellement, je me soustrais au dilemme de classer les miracles en tranchant d’un côté ou de l’autre entre « faits naturels », accomplis par l’homme, et « faits surnaturels », accomplis par Dieu (Jésus). Une théologie de la croix et de la grâce telle que je la défends interprète tout fait, quel qu’il soit, à la lumière de la grâce et tente d’y discerner la « signification » : à quoi, à qui nous renvoie-t-il, quels sont les « esprits » à l’œuvre, laissant au fait sa qualité de fait, « Tatsache » ? Avec la bible3, je me méfie des « miracles » comme faits surnaturels4 et me pose plutôt la question de la signification des faits : les miracles sont les signes et les actes d’autorité dont parle la bible qui nous renvoie à l’amour inconditionnel que Dieu, l’unique, nous a accordé et nous accorde toujours en Jésus Christ, ou, d’une manière « encore » plus radicale, en sa parole, et cela tout au long de l’histoire des humains, ce que nous appelons l’histoire du salut, ce que nous pouvons y discerner comme présence active de Dieu ou de son Esprit. Le salut, la résurrection, est déjà inscrit dans la création (Genèse 1,27s ; Genèse 2,15ss) et Dieu ne va pas changer « l’ordre qu’il a établi », sa création, son plan, changer, abolir et dépasser les règles inscrites dans son œuvre pour démontrer qu’il est Dieu ; pour lui, sa grâce lui suffit aussi. Dieu ne change pas sa logique, sinon Dieu ne serait pas ou plus Dieu, « l’Éternel », et nous ne saurions pas ou plus qui est Dieu, notre Seigneur (c’est aussi un présupposé).

Voilà, le premier de mes présupposés, le plus important ; bibliquement :

« Et Dieu prononça toutes ces paroles5 :

‘C’est moi (Moi-même !), le Seigneur, ton Dieu,

qui t’ai fait sortir du pays (de la terre) d’Égypte,

de la maison de servitude.’ » (Exode 20,1s)

Plus besoin de miracles, juste une reformulation (encore un présupposé) :

« Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici … Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez … » (Marc 16,6s)

A partir de là se lit tout récit de miracle (et toujours dans les présupposés).

Cependant, nous devons affronter et assumer le poids de ce que l’Église a fait des faits, des événements qualifiés de miracles, l’histoire qui est la nôtre, la « tradition ». Et celle-ci est plus une histoire de pouvoirs qu’une histoire de salut et de libération. Ainsi les récits de miracle sont devenus un outil pour discipliner et soumettre les humains, les hommes et, surtout, les femmes : « regardez ce que les grandes figures de la bible et certains des élus qui les ont suivis ont accompli ; nous gérons ce patrimoine, pour vous, et nous vous accordons « notre » grâce, sous condition que vous acceptez les règles que nous vous imposons, c’est-à-dire notre « morale », à vous qui n’êtes pas, quoi que vous fassiez, c’est ainsi que nous lisons le patrimoine, à la hauteur de cette sainteté qui nous appartient, à nous, ses gérants ».

Et les miracles deviennent idoles et notre foi idolâtre ; nous ne voyons plus Dieu à l’œuvre en ce que nous vivons tous les jours dans notre quotidien, la grâce en ce qui est comme il est, les faits comme ils sont. Au mieux, nous demandons à Dieu de faire ce que nous devrions faire nous, à sa suite, ou pire, à changer lui la réalité pour qu’elle corresponde à notre foi, nos présupposés, notre idée de la réalité telle qu’elle devrait être quand Dieu y est à l’œuvre. L’aspect surnaturel, – auquel les « libéraux » de toute façon ne croient pas et que les « évangéliques » exalte6 -, obnubile tout, au point que nous ne faisons pas ce que nous avons à faire, là où nous sommes, – avec humilité, donc dans un esprit de service, c’est-à-dire en mettant autrui en avant et au centre, et non pas pour nous glorifier, parce que doute il y a toujours si ce que nous faisons correspond aussi à la volonté de Dieu -, accomplir les œuvres qui nous sont confiées.

Voilà ; dans un prochain article il s’agira, plus ou moins fidèle à ma vision des choses, de présenter tous les autres présupposés de ma lecture de la bible, en tout cas tous ceux dont je suis conscient.

Armin Kressmann 2018

1 « res », latin, « Sache », chose, ob-jet d’ob-servation ou d’étude, statique en soi pour la langue française, dynamique, « Wirklichkeit », œuvre pour l’allemand.

2 En dernière instance nos confessions de la foi ; exercice très dur pour le protestant réformé, encore plus pour le Vaudois et quasi impossible pour ceux et celles qui se veulent scientifiques.

3 Qui n’insiste pas comme nous sur l’aspect étonnant et surnaturel (« thauma » … « thaumaturge ») des événements « miraculeux », – même si ceux qui y assistent sont « étonnés », mais justement parce qu’ils sont « incrédules » et ne voient pas l’essentiel -, mais sur la signification et la force qui leur sont innées.

4 cf. Daniel Marguerat ; Le miracle au feu de la critique historique et au regard de l’analyse narrative ; Recherches de Science Religieuse 2010/4 (Tome 98), p. 525-542 ; « … l’activité thaumaturgique de Jésus est indéniable, mais sur ses actes en particulier, les récits évangéliques n’of­frent que peu de certitudes historiques. Les « faits », répète souvent Meier, nous demeurent le plus souvent inaccessibles. »

5 Ses présupposés.

Pour les deux Dieu au lieu de l’homme est « responsable », en faisant rien pour les uns, on ne compte même plus sur lui, en attend tout de lui, sans contribution humaine, pour les autres.

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