Armin Kressmann, ma vision de l’art et de la peinture – L’art est protestant, sinon ce n’est pas de « grand » art

En matière de peinture, que puis-je offrir aux différents lieux d’Église (paroisses, aumôneries, communautés, etc.)

« Il n’y a pas d’œuvre sacrée sinon toutes ! », me disait un collègue.

L’art, avec le religieux et l’éthique, fait partie du spirituel.

Sans être thérapeutique, c.-à-d. sans intention thérapeutique explicite, l’art, chez moi en l’occurrence la peinture, est thérapeutique.

Peindre est donc une démarche spirituelle.

Cela s’exprime déjà et d’abord dans l’acte créateur lui-même ; c’est un dialogue, du même ordre que la prière ou la rencontre entre personnes ; rencontre avec autrui, voire l’autre.

Quand je peins, j’attends le moment où le tableau commence à me parler.

Quand je peins avec d’autres, sur un même tableau, – ce que j’appelle « peinture collective », que je pratique en paroisse, mais plus particulièrement avec des enfants, dans l’univers du handicap mental et en psychiatre -, nous questionnons le tableau, « l’œuvre », tout au long de sa création, jusqu’au moment où il nous dit : « C’est bon maintenant, arrêtez-vous, je vais vous raconter mon histoire. » Quand on ne l’entend pas, il se ferme et « meurt » ; « nous le tuons ». En ce cas-là, – comme le potier de Jérémie, mais pour d’autres raisons -, il nous reste qu’à recommencer.

Je pense que l’art devrait être « johannico-baptismal », comme Jean-Baptiste chez Grünewald « pointer de loin », « von ferne darauf hinweisen » (cf. le retable Issenheim). Plus transcendant est l’objet qu’il pointe et plus ce qu’il pointe se retrouve au même temps dans l’œuvre même, plus « sacrée », intouchable, sublime dirait Kant, est celle-ci, finalement « inspirée ». Art est spiritualité ; il est grand quand son objet est le sujet de l’œuvre, quand « c’est lui qui l’a créée ». Plus vide de sens une œuvre d’art est, plus est-elle « décorative » ; je ne suis pas à l’abri de ce danger. L’art est donc pneumatologique, en tout cas le « grand » art. Ainsi, l’art est aussi herméneutique, son cercle peut être plus ou moins grand, inspiré quand il est infiniment grand, tournant sur lui-même quand il ne transcende plus. L’art transgresse l’art quand il enferme son objet, ce qui est le plus problématique dans l’art dit « religieux ». L’art devrait toujours être iconoclaste, – c’est paradoxal -, ce qui défie tout particulièrement les arts plastiques, faisant d’eux le champ de bataille du religieux par excellence. Comme les protestants l’ont fait trop longtemps, s’en abstenir n’est pas une solution. On se confronte à la question de Dieu, on l’affronte, sinon on ne peut pas faire de grand art, qui, lui, cependant, ne peut jamais être très grand, assez grand pour être à la hauteur de son objet. Devant l’impossibilité de saisir son objet, la seule façon avec laquelle on qualifie ou disqualifie une œuvre aujourd’hui, dans notre monde, est d’estimer son prix, sa « valeur » marchande et commerciale, – est-ce un investissement qui rapporte ? -, indépendamment de sa qualité spirituelle.

En résumé : l’art est protestant, sinon ce n’est pas de « grand » art.

Armin Kressmann 2017

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