« Le salut est hors Église » – « Accueil radical et Inclusion » (Armin Kressmann)

Conférence donnée lors d’une Table ronde 27.9.17 à l’Université de Genève

Et voici une reprise et un développement remarquables de ce qui suit :

http://protestant-neuchatel.ch/neuchatel/2016/10/03/semaine-3-9-octobre-armin-kressmann-salut-eglise/

Madame, Monsieur, cherEs amiEs,

Me voilà, je débarque ici, – Armin, avec un prénom plus païen n’est pas possible1, Bernois, rouquin, retraité, ici, à Genève, dans la Cité de Calvin, à son université, univers-ité (!) -, et je me demande : mais qu’est-ce que tu fais là, toi, pour parler de ton expérience d’inclusions, censé représenter un public d’exclus parmi les exclus, un public qui, même s’il était là, ne pourrait pas se positionner, même pas au sens littéral et physique du terme, prendre la parole et se défendre … Donc, devant la question de l’accueil radical et de l’inclusion en Église, en vous regardant, – vous qui pouvez vous défendre, heureusement, prendre la parole, participer aux débats, prendre votre place -, je me demande : où est le problème ? Je le demande à mon Église, à ceux et celles qui refusent d’accorder leur bénédiction inconditionnelle quand amour quel qu’il soit il y a, je le demande à elle et aux autres Églises : n’avons-nous pas d’autres choses à faire qu’à discutailler autour, voire polémiquer contre l’homosexualité, – réalité qui est telle qu’elle est, fait, « Tatsache »2 – ; mais je vous le demande aussi, à vous, auteurs du livre qui nous occupe aujourd’hui. Vous dites :

« Il est question d’accueil. Un accueil radical auquel sont appelées toutes les communautés religieuses, chrétiennes en particulier. Dès qu’une Eglise répond à l’accueil inconditionnel de Dieu par cet accueil-là, elle peut se dire ‘inclusive’. On entend par ce terme un refus de toute exclusion, qu’elle soit de type racial, social, sexuel, etc. L’accent porte ici essentiellement sur l’accueil intégral des personnes homosexuelles, bisexuelles, transgenres et de leurs familles. » (Yvan Bourquin, Joan Charras Sancho éd. ; L’accueil radical, Labor et Fides, Genève 2015, p. 13)

Je suis là, pour nous dire : non, essentiellement, l’accent ne porte pas sur l’accueil des personnes « LGBTI », pour moi celui-ci devrait être une évidence, presque banal, mais sur l’accueil des personnes « folles et idiotes ». C’est là où les enjeux essentiels se posent.

Je pousse la réflexion encore plus loin : le vrai enjeu est celui de l’exclusion-inclusion, de l’inclusion-exclusion des personnes avec, comme on dit aujourd’hui, « déficience intellectuelle » : « sed amentes sunt isti, mais quoi, ce sont des fous », disait Descartes, Foucault l’a relevé, pour y voir l’origine de l’exclusion moderne et de l’enfermement. Ils sont « amentaux »3, même pas « déments », hors sujet de préoccupation philosophique et scientifique. Et Rawls, qu’on ne peut vraiment pas accuser de ne pas avoir tout fait pour penser l’inclusion, dit dans une note de bas de page de son œuvre majeure, « La justice comme équité » :

« Je n’ai pas examiné les cas les plus extrêmes, mais ce n’est pas pour dénier leur importance. J’estime qu’il est évident, et admis par le sens commun, que nous avons un devoir envers tous les êtres humains, quelle que soit la gravité du handicap qui les touche. La question porte sur l’importance de ces devoirs lorsqu’ils entrent en conflit avec d’autres revendications. Il nous faut envisager d’examiner si la justice comme équité peut être étendue pour produire des orientations dans ces cas, et sinon, si elle doit être rejetée plutôt que complétée par une autre conception. Il est prématuré d’aborder ici ces questions. La justice comme équité est présentée surtout comme une tentative de formulation d’une position claire et précise de ce qui a été la question fondamentale de la philosophie politique dans la tradition démocratique : quels sont les principes les plus appropriés pour spécifier les termes équitables de la coopération lorsque la société est conçue comme un système de coopération entre citoyens conçus comme libres et égaux, et comme des membres normaux et pleinement coopérants de la société pendant une vie complète ? Une méthode qui nous permet de traiter cette question d’une manière praticable vaut sans doute d’être recherchée. Je ne sais pas dans quelle mesure la justice comme équité peut être étendue avec succès pour s’appliquer au type de cas les plus extrêmes. Si Sen peut élaborer une position plausible pour les traiter, une question importante serait de savoir si elle peut, moyennant certains ajustements, s’intégrer dans la justice comme équité qu’on aura étendue de manière appropriée, ou si elle peut s’y adapter en tant que partie complémentaire essentielle. » (John Rawls ; La justice comme équité ; La Découverte, Paris 2003, note p. 239)4

Les « fous et les idiots » …

Quand on parle des « personnes avec déficience intellectuelle », je constate qu’on les définit à travers un déficit, donc un manque ou une absence. Même dans leur qualification, ou disqualification, ils n’ont pas de positivité, d’identité positive, au sens philosophique du terme « positivité »5. Ils ne sont pas, ils n’existent pas, il n’y a même pas problème d’exclusion et d’inclusion ; en Église, paroissiale, telle qu’on conçois toujours et encore l’Église, ils n’y sont pas non plus, « les cas les plus extrêmes ». Et s’ils y étaient, on se retrouverait en une situation qui nous ferait comprendre qu’en chaque extrême, il y a encore et toujours des cas plus extrêmes, des hommes et des femmes, des enfants, qu’on ne verrait pas en Église, et si ce n’est pour les protéger eux-mêmes, devant la violence que représenterait pour eux le vivre tous et toutes ensemble en Église. Ce sont ces cas qui défient la notion même de l’accueil radical, de l’institution elle-même, quelle qu’elle soit, et de l’Église en particulier. C’est l’institution qui handicape, c’est elle qui inclue et qui exclue, c’est la fonction principale de la prêtrise, c’est la loi, c’est le dogme qui induit des rites, rites de passage, donc d’inclusion et d’exclusion, c’est son rôle, son premier et son deuxième usage, le troisième étant contesté, tout en étant peut-être au centre de nos discussions d’aujourd’hui.

CherEs amiEs, j’aime mon Église, – « il faut faire avec », dirait le Vaudois, et la Vaudoise encore davantage -, mais, profondément, je me revendique de l’Église du fou de Gérasa, et je relève avec bonheur que la bible parle de Pierre et de Jean comme deux « idiots » (Actes 4,13). Je revendique pour moi l’idiotie, comme Césaire et Senghor avec d’autres ont revendiqué la « négritude »6, comme les personnes physiquement handicapées de la « Krüppelbewegung » ont revendiqué dans l’après-guerre le terme d’estropié et d’éclopé, dans la positivité de ces termes. Je réintroduis dans notre débat « l’idiotitude », je qualifie mes amiEs du monde du handicap mental volontiers « d’idiotaï ». Je suis moi-même un « idiotès », et ce n’est qu’en devenant tous et toutes des « idiotaï » que l’accueil radical deviendra réalité ; en Église, nous avons l’habitude d’appeler cela règne ou royaume de Dieu ou des cieux.

L’accueil radical que je défends comme proclamateur professionnel de la bonne nouvelle du royaume de Dieu fait exploser nos Églises7, leurs doctrines, leurs dogmatiques, leurs rites, cultes et liturgies, voire leurs a priori et manières de lire la bible, leurs exégèses et leurs herméneutiques. L’accueil radical fait nous comprendre, comme l’histoire du fou de Gérasa l’illustre, que le salut est hors Église et que guérison, vraie guérison, en Dieu, il y a sans guérison, paradoxalement, et je pèse mes mots, « sans inclusion »8. Le tournant théologique le plus radical que je demande est celui d’abandonner l’idée que Jésus ait changer les « faits » (scientifiques), donc l’ordre de la création. Le supranaturalisme qui veut que par l’intervention miraculeuse de Jésus l’autiste ne soit plus autiste, le trisomique plus trisomique, le rouquin plus rouquin, le surdoué plus surdoué et l’homosexuel plus homosexuel, que toutes ces personnes qui sont ce qu’elles sont et qui, par le fait de ce qu’elles sont, sont discriminées voire exclues, ne soient plus ce qu’elles sont, est une manière de nous affranchir du devoir d’inclusion, si relatif que soit celle-ci.

L’Église scandale

J’aime mon Église, c’est vrai, mais le salut ne passe pas par elle, sa théologie et son fonctionnement. J’ai besoin de mon Église, et je l’aime pour ça aussi, pour avoir l’obstacle, le front polémique, la pierre d’achoppement, le « roc », le scandale qui me rappellent celui de la croix, dont j’ai besoin pour me rendre compte du salut en Jésus Christ hors Église, et par là, accidentellement aussi en Église. C’est Dieu, et Dieu seul, qui nous justifie, c’est-à-dire qui pratique l’accueil inconditionnel radical. Revendiquer celui-ci en voulant l’institutionnaliser, le mettre en Église, et vouloir l’y vivre d’une manière inconditionnelle est hybris, péché par excellence, c’est se mettre à la place de Dieu9.

Le salut est hors Église ; l’Église existe pour que cette promesse se réalise aussi. Le salut passe par les « idiotaï »10 ; ce n’est que dans notre « idiotitude » que Dieu, en Jésus Christ, peut nous sauver, nous, gens d’Église aussi. L’appel qui nous est adressé est de devenir ce que nous sommes fondamentalement devant Dieu, des « idiots », des personnes « quelconques », comme Pierre et Jean en Actes 4, « ni Juif, ni Grec ; ni esclave, ni homme libre ; ni homme, ni femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » (Galates 3,28), « jedermann », en allemand, les « comme non » d’Élian Cuvillier11  ? Devenir « jedermann » et en tant que tels sauvés par Dieu, tous, « jedermann », pas seulement les Juifs et les Grecs, les esclaves et les hommes libres, les hommes et les femmes, c’est ça le projet fou de Dieu en Jésus Christ. « Assumez votre paganisme », c’est l’invitation qui nous est adressée en Église par la folie de la croix. Reconnaissez que l’institution, qu’elle soit Église ou autre, c’est-à-dire la loi, exclue toujours, et tirez-en les conséquences, c’est-à-dire préoccupez-vous d’abord et prioritairement des exclus, non pas des inclus. C’est ce qui nous enseigne aussi Matthieu 18, texte qui traite « l’exclusion ».

Jésus Christ et la folie du salut pour chacun, chacune, même le fou le plus extrême ?

L’universalité de l’accueil radical nous fait tous, chacun et chacune, disciples du fou de Gérasa : se laisser guérir par le Christ et proclamer son salut sans pouvoir le suivre ; qu’en est-il dit, au sujet de cet homme dont le profile psychologique dirions-nous aujourd’hui est psychotique, autistique, épileptique, comme moi je suis hétérosexuel, mâle, rouquin, myope, Bernois et vieux de mes 65 ans :

Cet homme de Gérasa qui doit mener une vie au cimetière, parmi les morts, une vie qu’on n’a pas le droit à faire vivre à aucune créature,

« dans les tombes et personne ne pouvait plus le lier, même avec des chaînes ; car il était souvent lié avec des entraves et des chaînes, mais il avait rompu les chaînes et brisé les entraves, et personne n’avait la force de le maîtriser. Nuit et jour, il était sans cesse dans les tombeaux et les montagnes, poussant des cris et se déchirant avec des pierres. » (Marc 5,3-5)

… cet homme est délivré de ses démons qui le persécutent, – « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux », d’ailleurs, toute proportion gardée, comme sont persécutées les personnes homosexuelles par les regards de la société et de l’Église, et de l’Église encore davantage, par les a priori et les jugements portés sur leur sexualité -, il est réintégré, inclus parmi les siens12, tout en les dérangeant toujours avec son profil psychologique toujours et encore compliqué, – comme sont compliquées beaucoup de nos histoires de vie -, au point que même celui qui l’a réintégré, qui l’a guéri de ces démons de regards malveillants, est prié de s’éloigner. C’est intéressant et à relever comme mouvement : pour que le fou soit inclus, celui qui l’a inclus, le Christ, doit être exclu :

« Et ils se mirent à supplier Jésus de s’éloigner de leur territoire. Comme il montait dans la barque, – la barque de l’Église ? -, celui qui avait été démoniaque le suppliait, demandant à être avec lui. Jésus ne le lui permit pas, mais il lui dit : ‘Va dans ta maison auprès des tiens et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde.’ L’homme s’en alla et se mit à proclamer dans la Décapole13 tout ce que Jésus avait fait pour lui. Et tous étaient dans l’étonnement. » (Marc 5,17-20)

Le salut est hors Église (son sens aussi)14, mais nous avons besoin des Douze (Marc 3,13-19) pour le comprendre, pour comprendre que le salut ne leur appartient pas. Église est loi15, le salut est hors loi. Nous sommes sauvés par la grâce. Mais nous avons besoin de l’obstacle de la loi pour comprendre cela, et en ce sens la loi est aussi grâce, comme l’Église. Le salut passe par la laïcité, ou plutôt la « laïcitude »16, dans le sens étymologique du terme17, ni français, ni genevois : proclamer le salut en Christ, et non pas en Église, hors Église, à tout le peuple, parmi les « laïcs », parmi le peuple, tous ces « idiotaï », qui ne sont « ni ni » …

Ma théologie est donc une théologie paradoxale et peu conventionnelle du reste, – « queer » en anglais ? en tout cas « quer » en allemand, comme ces personnes qui m’inspirent, et Dieu avec elles, « in der Landtschaft der akademischen und der kirchlichen Theologie quer stehen » -, théologie qui se veut « dedans », tout en étant consciente que « l’essentiel » se joue « dehors », finalement hors et au-delà de « l’accueil intégral des personnes homosexuelles, bisexuelles, transgenres et leurs familles » (L’accueil radical, p. 13).

La question essentielle s’adresse à « n’importe qui », aux « quelconques », en conséquence finalement à tout le monde. Ce que je suis (factuellement18) ne me fait pas ce que je suis essentiellement, mais c‘est la grâce de Dieu en Jésus Christ, que je sois en Église ou que je n’y sois pas. Être en Église m’offre juste le privilège d’en être conscient.

Alors, pratiquement, comment vivre en Église, et nous confronter à ceux et celles avec lesquels nous avons de la peine à les accueillir et voir dans nos cultes le dimanche matin19 ? Voici quelques-unes de mes tentatives timides :

  • Je commence avec une expérience insolite menée il y a une trentaine d’années avec Klauspeter Blaser, à l’époque professeur de théologie systématique et pratique, à la faculté de théologie de l’Université de Lausanne. Pour que les étudiants apprivoisent physiquement la question de la discrimination avec toutes ses facettes, nous sommes venus dans un de leurs séminaires avec une équipe de personnes polyhandicapées, notamment des enfants, et leurs accompagnants. Devant les personnes en situation de handicap sévère et sensibles à leurs réactions nous avons discuté, ce qui en l’occurrence est toujours projection, leur condition de vie et de foi. Les accompagnants, à l’époque vivant avec les personnes polyhandicapées au quotidien en communauté de vie, ont pris une attitude d’avocature, ce que je prône comme approche éthique pour toute situation où les personnes directement concernées ne peuvent pas se défendre elles-mêmes. C’était une expérience forte pour tout le monde, qui nous a amenés tous et toutes à un changement de perspective. Finalement, sur place, et cela jusqu’à la cafétéria, ce n’étaient plus les personnes polyhandicapées qui se sont retrouvées en situation de handicap, mais la communauté universitaire de circonstance.

  • Puis, parlons du culte, comme moi je l’ai vécu comme aumônier à l’Institution de Lavigny et dont j’essaie de traduire les leçons que j’y ai reçues aujourd’hui en paroisse. Tout en faisant chez moi toutes les préparations du culte, – dans les règles de l’art, exégèse, homilétique, prières, liturgie, comme il se doit, pour moi en moyen une journée de travail -, une fois en situation avec les exclus, pour les inclure, je dois suspendre ce que j’ai préparé et m’ouvrir à l’imprévu, la spontanéité de la rencontre, si j’ose dire, au souffle de vie qu’amène l’Esprit quand disponibilité empathique pleine il y a, d’un côté et de l’autre. Par là, dans le dialogue qui est riche, parfois chaotique, souvent sensé au-delà de ce que j’ai préparé, tout participant, toute participante à la célébration peut intervenir, et le fait aussi, verbalement et non-verbalement, en bougeant, criant, demandant d’aller aux toilettes, claquant la porte, sortant et revenant ou non. La régulation, – pendant une heure, parmi vingt, trente, quarante ou cinquante personnes qui autrement se tiennent difficilement ensemble -, si ce qui est vécu est vrai, se fait, mystérieusement, par cette présence de l’Esprit ressentie par tous et toutes. Pratiquement, et dans une vision d’ordre structurant, des rôles d’officiants se dégagent dans le temps : Bernard fait volontiers l’accueil ; Daniela, Rolande, Marc et Patrick prennent volontiers la parole, pour un témoignage ou une prière ; Jacky se met l’orgue ; Daniel devient marguillier … Le culte, qui auparavant était celui de l’aumônier, devient culte de la communauté et les résidents officiants et bénévoles, comme les autres bénévoles, les « ordinaires », qui s’engagent au sein de l’aumônerie. Si question d’inclusion il y avait, ce serait celle de visiteurs et passants, voire d’éducateurs, éducatrices ou de personnes des paroisses locales. Mais pour ceux-là, c’est compliqué, compliqué de se laisser inclure.

  • Mariage pour tous ? Oui, il y en a eu un dans l’histoire centenaire de l’Institution de Lavigny, entre un homme et une femme qui sont (trop facilement) considérés comme des personnes mentalement handicapées et avec déficience intellectuelle, un « vrai », pas « seulement » une bénédiction de couple, un seul … Pourtant, combien de couples vivent dans les institutions pour personnes mentalement handicapées, des couples souvent plus stables que ceux des « normaux ». Bénir l’amour, reconnaître celui-ci et le recevoir, c’est compliqué pour l’Église, morale et moralisme la piègent toujours ; proclamer le double commandement d’amour, en théorie, sans le traduire en actes, est plus simple.

  • Puis, cette activité symboliquement la plus inclusive qu’on puisse s’imaginer, donc spirituelle au-delà de la spiritualité telle que nous avons l’habitude de la définir : une fois par semaine, ensemble, résidents, bénévoles et professionnels faire du swin-golf, ce golf populaire, plus simple, mais respectant les règles du golf « élitaire », activité banale, – avec une « canne », le « club », déplacer une balle de A à B et finalement la mettre dans un trou -, et découvrir que ce ne sont plus les personnes en situation de handicap qui sont les plus handicapées. Ainsi, le topos du golf, avec sa notion de « handicap », devient métaphore utopique pour le vivre et cheminer ensemble sur nos chemins de vie.

  • Enfin, et au-delà de mes expériences timides et incomplètes, même si j’y suis ponctuellement impliqué, au niveau local, mais aussi Suisse, voire international, ces belles expériences du vivre et célébrer ensemble, allant de rencontres occasionnelles ou régulières, jusqu’au vivre ensemble dans la durée, l’Étincelle, Katimavic, les communautés de l’Arche, accueil « radical », prophétique, dans le quotidien … radical, oui, mais sûrement pas inconditionnel, faire « comme si »20, contre Élian Cuvillier et Pierre Bühler (?), comme si l’accueil inconditionnel radical et le royaume de Dieu étaient déjà réalités …

Les limites de la tolérance : Intégration, inclusion, accueil, accueil radical et tolérance en Église – Une Église qui n’est pas inclusive n’est pas une Église chrétienne

Armin Kressmann, en l’an du Seigneur 2016

1 Prénom germanique, « ermin-, irmin-, gewaltig ; Gott Irmin, Kurzform zu lat. Arminius » (nicht Hermann!), dem Cheruskerfürsten, der 9 n. Chr. die Römer vernichtend (im Teuteburger Wald?) schlug und 17 n. Chr. von Verwandten ermordet wurde » (Mackensen ; Das grosse Buch der Vornamen ; Ullstein, Frankfurt 1980)

2 « Opposé à théorie. Donnée d’expérience par opposition à la théorie qui interprète cette expérience. » (Jean-Claude Piguet : Penser avec les mots) ; « Ce qui est ou ce qui arrive, en tant qu’on le tient pour une donnée réelle de l’expérience, sur laquelle la pensée peut faire fond. » (André Lalande ; Vocabulaire de la philosophie) ; « Wenn wir sagen, meinen, dass es sich so un so verhält, so halten wir mit dem, was wir meinen, nicht irgendwo vor der Tatsache : sondern meinen, dass das und das – so und so – ist. » (Ludwig Wittgenstein ; Philosophische Untersuchungen). Pour Wittgenstein, le « monde m’est donné comme déjà structuré : la réalité est constituée non des choses que mon entendement aurait à mettre en relation, mes des faits où les choses ont un rôle assigné. Ceci a une conséquence directe en ce qui concerne la possibilité de parler du monde, dans la mesure où le langage doit, pour prétendre à la vérité, se contenter de reproduire la structure des faits. » (Christiane Chauviré, Jérôme Sackur ; Le vocabulaire de Wittgenstein ; ellipses, Paris 2015). Ainsi l’homosexualité est un fait qui se laisse constater par l’expérience scientifique ; c’est ainsi, que cela nous plaise ou non ; du même ordre sont les phénomènes dont je suis le porte-parole aujourd’hui, la trisomie, l’autisme, la psychose, le handicap mentale, la déficience intellectuelle, le polyhandicap, etc. ; c’est ainsi, vouloir le changer en soi est renier une identité, donc la personne en soi, telle qu’elle est. Avec beaucoup de prudence et retenue je dis : Dieu l’a voulu ainsi. Aussi, pour Dieu lui-même, « il faut faire avec » (c’est un de ses noms : « je suis celui qui est tel que je suis et qui fais avec vous tels que vous êtes » Exode 3,14), cheminer avec lui pour le découvrir, dans l’expérience de vie partagée, ce qui est valable pour tout être, et c’est par la suite, dans le « faire », donc l’éthique, que vérité, l’autre tel qu’il est, se dégage (ici renvoi à la dimension du « jeu » et du « jouer avec, les uns avec les autres », dans un espace intermédiaire de jeu, donc de liberté, déterminé). Ce n’est pas le fait qui est problématique, mais ce que nous faisons à partir du constat (scientifique) et ce que nous faisons avec le fait (donc aussi l’interprétation que nous faisons du fait). Quand handicap il y a, c’est le regard sur le fait qui handicape (mais peut aussi contribuer à sa « guérison »). Je suis hétérosexuel, c’est ainsi, que cela vous plaise ou non. Scandale n’est jamais le fait, mais scandale peut être ce que nous faisons du fait, et scandale est toujours la souffrance qui en découle. C’est au niveau éthique que la morale se fait (!). Ce paradigme m’amène à relire les récits bibliques de miracle avec une nouvelle clé herméneutique, refusant tout supranaturalisme. Prier pour la guérison de ces personnes, trisomiques p.ex., est un abus spirituel et comporte en lui-même le danger d’une maltraitance spirituelle. Soyons plus attentifs à une bonne et saine « hygiène spirituelle » (et c’est ainsi que j’ai tenté de remplir mon rôle d’aumônier en institution socio-éducative et socio-médicale ; cette hygiène est fondement d’inclusion ; ou d’exclusion ; le rôle de l’aumônier comme gardien du seuil). La science pour les faits (dont l’homosexualité), nos convictions, raisonnements philosophiques ou foi, pour ce que nous faisons des faits (ce qui, d’accord, crée de nouveaux faits). Ainsi la science, et c’est un scientifique qui parle, ne nous dispense jamais de penser et de croire. La croix est un fait, la résurrection l’interprétation d’un fait, celui du tombeau vide.

3 Mens, mentis ; men- indo-européen « indique les mouvements de l’esprit » (Larousse ; Dictionnaire des racines des langues européennes) ; lat. le penser, l’entendement, « Gemüt » en all., l’état d’âme, l’ensemble de la pensée, des sentiments, émotions et du cœur

4 Mes réflexions exposées dans cette conférence essayent aussi d’esquisser une « méthode d’inclusion des cas extrêmes », dans le sens ralwsien : une éthique d’avocature qui repose sur une vision particulière du « reste ».

5 Ce qui est, qui est établi, donné ; c’est un déficit, donc une absence d’intelligence qui les définit, non sa présence, aussi limitée qu’elle soit. Cette conception les fait basculer de la différence vers l’altérité : ces personnes ne sont même pas différentes, mais autres et, en conséquence, non-reconnaissables comme « mêmes », donc « monstres ».

6 « La négritude est un fait, une culture. C’est l’ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d’Afrique et des minorités noires d’Amérique, d’Asie, d’Europe et d’Océanie. » (Senghor) ; dans ce sens ceux et celles qui sont considérés comme des « idiots », avec déficience intellectuelle, autistes, trisomiques, psychotiques, etc. possèdent aussi une culture commune et spécifique, ce qui est le plus évident pour les « personnes trisomiques » et les « sourds et malentendants » ; « être ainsi » et se reconnaître entre ceux et celles qui « sont et fonctionnent ainsi » est un fait, appartenance à une certaine culture, en l’occurrence comme « l’homosexualité » …

7 « Vos holocaustes, je n’en veux pas ; vos sacrifices ne me sont pas agréables. Eh bien ! ainsi parle le SEIGNEUR : Je place devant ce peuple des obstacles sur lesquels ils trébucheront …” (Jérémie 6,20-21)

8 Ce qui ne nous affranchit pas du « devoir » de lutter constamment pour l’inclusion, au contraire, mais nous oblige à la concevoir autrement, non pas comme œuvre, mais comme grâce.

9 C’est aussi le « racisme anti-raciste » qui a été reproché aux tenants de la négritude.

10 Les « laïcs, opposés à tout spécialiste », « ni non-croyants, ni pleinement chrétiens », « sondern stehen offenbar zwischen beiden als eine Art Proselyten » (Walter Bauer, Wörfterbuch zum Neuen Testament). Il sont « sur le seuil », nous retrouvons la « liminalité » comme condition chrétienne par excellence, – condition humaine et handicapée -, ni ni ou et et, notre déjà – pas encore, qui nous est si cher en Église.

11 L’accueil radical, p. 99ss

12 Mais qu’est-ce aujourd’hui pour nous « notre maison » ; et si c’était, paradoxalement, l’Église ? Par ailleurs, il y est plutôt question d’intégration et non pas d’inclusion.

13 Donc à l’étranger, hors pays, parmi les païens.

14 L’Église corps du Christ est corps brisé, éclaté et dispersé.

15 Je sais évidemment que l’Église se veut prioritairement et l’est souvent aussi communauté, relation, solidarité, accueil mutuel, etc. Cependant, premièrement elle ne « fonctionnent » pas comme ça, elle est, comme tout institution d’abord régie par les structures, les procédures et les règlements, la doctrine et les rites, donc la loi ; deuxièmement, quand est contesté en avançant l’argument du communautaire le constat que je fais, on ne le fait en général pas par souci pour la dimension communautaire, qui en plus et fondamentalement est « cachée » (comme sont de toute façon cachées la présence de Dieu et l’action de l’Esprit), mais comme excuse pour ne rien changer (et maintenir les pouvoirs humains en place). Dans ce qui est humain, et l’Église est humaine, la loi l’emporte facilement (la crise actuelle de mon Église, l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, l’EERV, l’illustre douloureusement) ; c’est le message de la croix, – qui par ailleurs est un fait, ce qui n’est pas le cas pour la résurrection, qui elle est de l’ordre de la foi (fondée sur le fait que le tombeau est vide).

16 C’est une question d’attitude et non pas de séparation ; quand on l’institue de nouveau on ne peut qu’exclure et on se prive de la grâce qui est offerte à « quiconque », « jedermann », chacun et chacune.

17 « ignorant, illettré », « du peuple » ; « laos » (gr.), peuple ; en tant que « pasteur » qui se veut chrétien je suis donc fondamentalement un « laïc avec délégation pastorale »

18 Le fait, ce qui est ainsi, ce que je suis ne me justifie pas (cf. aussi Kant)

19 Par ailleurs, cela concerne aussi les enfants.

20 La notion du « faire comme si », avec des auteurs comme Robert Pfaller (« als ob » ; Die Illusionen der anderen ; Suhrkamp, Franfurt 202 ; Das schmutzige Heilige und die reine Vernunft ; Fischer, Frankfurt 2008 ; Wofür es sich zu leben lohnt ; Fischer, Frankfurt 2012), nous ouvre le champ du « jeu » et du décalage, – raison principale pourquoi je fais du clown -, comme réalité salutaire, mais tout aussi sérieuse, qui nous permet d’assumer la dureté de nos vies avec un peu plus de distance et de légèreté. Surtout elle nous délivre du fondamentalisme totalitaire du devoir être toujours et entièrement transparents et vrais notamment propre au protestantisme.

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Une réflexion au sujet de « « Le salut est hors Église » – « Accueil radical et Inclusion » (Armin Kressmann) »

  1. C’est touchant, voire bouleversant, de tomber sur quelqu’un qui nous comprend mieux qu’on se comprend soi-même (ce n’est pas une remarque polémique !). Merci beaucoup à Cécile Guinand, aussi pour les clarifications et le grand travail de dépouillement. Enfin, comme il se doit entre « protestantEs », reste un reste de petites différences et de divergences, source pour prolonger les débats et ouverture pour d’autres visions.

    http://protestant-neuchatel.ch/neuchatel/2016/10/03/semaine-3-9-octobre-armin-kressmann-salut-eglise/

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